Font Size

SCREEN

Cpanel

Au bas de la rue qui relie

AVNER GILADI *
« Dans la ville basse au Mont Carmel - la bien nommée Shari’al-jabal (rue du Mont) - se trouve une cour magique. Quiconque franchit son portail à l’impression de remonter le temps jusqu’au Haïfa du début du siècle dernier. Dans le jardinet, des citronniers, des néfliers, un cactus fleuri, et quelques sculptures éparpillées, à demi cachées, comme sorties de terre elles aussi.

 


Dans l’un des coins de la cour, une chambre toute simple, où le visiteur trouve ‘Abed ‘Abedi, entouré de ses créations, tirant sur sa cigarette, faisant des ronds de fumée et proposant à son invité de l’earl grey avec un brin de romarin. L’image est si naturelle, si har-monieuse, qu’on pense que ‘Abed ‘Abedi est né et a grandi dans cette cour, lui comme son père, sa mère et  ses ancêtres. Mais il n’en est rien. Certes, ‘Abed ‘Abedi est né dans la rue Stanton, à un quart d’heure de marche vers l’est, au-dessus de ce quartier des églises qui résiste encore à l’ombre des monstres de béton et de pierre du quartier des ministères.

Cependant, le périple de ‘Abed, de la rue Stanton jusqu’à son atelier de Shari’al-jabal, fut long, compliqué et difficile. Il débute avec la Nakba et l’arrachement forcé à sa maison, à sa ville, à sa patrie. A l’âge de cinq ans, ‘Abed, sa mère, ses frères et des soeurs errent de Haïfa à Acre, d’Acre au camp Mieh Mieh et de là à Damas, au sein d’une institution située dans une mosquée abandonnée et abritant quelques familles palestiniennes.


Dans cet environnement de refugiés, à l’ombre de la terreur et de la mort, du deuil, de la perte de l’honneur et de la faiblesse physique, ‘Abed ‘Abedi remplit une besace qu’il videra devant nos yeux, des années plus tard, dans ses dessins, ses illustrations, ses peintures et ses sculptures.

Les motifs et les matériaux de ses travaux prennent leur source à cette période : la description de ces vastes salles d’écuries, dans les camps de réfugiés, où des pans de jute servaient de murs à la « demeure familiale » : l’évocation des fenêtres finement grillagées, par lesquelles l’enfant regardait la rue, de son abri temporaire dans la mosquée de Damas ; ou enfin le tracé du ventre rond et enfilé des femmes au hammam de Damas où ‘Abed ‘Abedi, « le peintre des dômes triples », comme le surnomme le poète Mashé Barzilaî… La malchance voulut que ‘Abed connaisse trois années d’arrachement et d’errance, au terme desquelles, à la faveur d’un regroupement familial, il retourna dans sa
ville natale. Là, à Haïfa, il suivit l’enseignement d’artistes importants, entre autres celui du célèbre Tzvi Meirovitz. Ensuite, il partit pour Dresde, en Allemagne et y fréquenta l’académie des Beaux-Arts. Comme tant d’autres, ‘Abed participa ainsi à la grande entreprise du Parti communiste israélien qui permit à des jeunes de se former en Europe de l’Est, créant ex nihibo en Israël après 1948 une classe de membres de professions libérales, d’intellectuels et de penseurs palestiniens, dont l’apport est sensible jusqu’à aujourd’hui dans de nombreux domaines.

A Dresde, symbole de la destruction de l’Europe et d’un maelström de folie et de haine, «’Abed put suivre l’enseignement de Léa Gründig, une artiste juive, survivante de la Shoah, dans une ambiance de labeur cosmopolite et anti-nationa-liste. Tous ces éléments forgèrent la personnalité de ‘Abed ‘Abedi en tant qu’artiste adulte.


Les créations de ‘Abed ‘Abedi expriment une douleur maîtrisée et une poignante nostalgie, encore que d’une manière symbolique et délicate. Quoi de plus nostalgique qu’un carreau de sol, un seul, placé au centre de l’une de ses créations ? Un tel carreau évoquera pour nombre d’entre nous la demeure de nos parents ou de nos grands-parents.

Ici, dans l’oeuvre de ‘Abed, c’est une source d’expérience esthétique, d’harmonie et de sérénité. Seul le fait de savoir que ce carreau fut arraché à une maison abandonnée dans Wadi al-salib le transforme en pierre tombale, en stèle d’une société disparue. Quoi de plus romantique, a priori, dans de vieilles maisons, que ces fenêtres grillagées et obscures
par lesquelles l’artiste nous invite –presque dans chacune de ses créations- à regarder, pour imaginer des images, des voix, des odeurs ? Mais le secret qui se dissimule dans ces demeures n’est pas un doux mystère, puisque nombre de leurs habitants ne sont plus et que l’avenir même des bâtiments restés sur place nous est inconnu lui aussi.


J’admire cette capacité à rassembler des fragments et à les pérenniser, à contester en silence sans pour autant perdre espoir. ‘Abed ‘Abedi se définit comme « Palestinien, faisant partie intégrante du Moyen-Orient et du monde arabe ». Il ajoute : « Mon vécu personnel est un vécu culturel moyen-oriental et musulman. Mais en même temps - et ce n’est pas forcément contradictoire - je suis également lié au monde occidental, européen».
Pour notre grande chance –et je déclare ceci en tant que juif israélien- ‘Abed ‘Abedi est aussi un Israélien qui, malgré ses souffrances et ses frustrations de membre du peuple palestinien, n’a pas renoncé à chercher le contact avec l’amateur d’art juif, à lui parler le
langage de l’art, tout en lui apprenant à discerner la douleur de l’autre, du voisin.


L’aspect public de l’oeuvre de ‘Abed ne se limite pas à cela. Evoquons ses années de travail comme illustrateur au journal al-Ittihad et à la revue littéraire al-Jadid ; ses activités éducatives variées à Dar almu’allimin (l’Ecole normale) de Haïfa ainsi que dans des ateliers d’art pour les enfants de Wadi al-nisnas ; les monuments commémoratifs qu’il édifia à Sahnin (avec l’artiste Gershon Knispel), à Kafr Manda et à Kafr Kanna, en souvenir des Palestiniens tombés depuis la révolte de 1936 jusqu’aux tragiques évènements de l’an 2000 en Galilée. Enfin, dans le cadre de son asso-ciation d’art visuel, il se livre à des activités pédagogiques variées, animant des ateliers pour enfants et pour adultes.


A travers tous ces éléments - l’abondante création, l’activité artistique pour le communauté et la formation de la jeune génération - on trouve d’une part un sumud (fermeté) personnel et artistique, une sorte de mot d’ordre : baqi(n) fi Haïfa (« je reste à Haïfa »), comme sur l’inscription gravée sur la tombe de l’écrivain Emile Habibi ; et d’autre part, l’expression d’une croyance en une vie meilleure sur cette malheureuse terre- une vie d’égalité, de respect des droits, de reconnaissance de la valeur d’autrui, de la culture et de la souffrance de l’autre.


En ce qui me concerne, l’oeuvre de ‘Abed ‘Abedi n’est pas seulement une source de plaisir et d’exaltation esthétique, comme tout art authentique. Elle m’est également une consolation en une période d’hésitation personnelle, source de tourments, face au prix terrible demandé par l’indépendance de mon peuple, et exigé au quotidien de mes voisins-frères palestiniens.


AVNER GILADI
Extrait de ‘ Abed ‘ Abedi, artiste de Haïfa .
Avner Giladi est professeur à l’université de Haïfa où il enseigne l’histoire islamique.


Traduit de l’hébreu par COLETTE SALEM


Vous êtes ici : Home commentaires